// 4 Le service sanitaire maritime, les quarantaines //


    L'arrivée de la France sur les côtes d'Afrique du Nord s'accompagne de la création immédiate de ports militaires comme Alger et Mers el Kébir. Puis les ports de commerce s'établissent dont les principaux sont à Alger, Oran, Mostaganem, Nemours, Arzew, Bougie, Stora, Philippeville et Bône.

    Leur proximité avec les Echelles du Levant, les côtes de Barbarie, et la Régence de Tunis, sources historiques de la peste, et la fréquence naturelle de leurs relations avec les ports marchands de Méditerranée et de Mer Noire, les rendent vite suspects aux yeux de l'Italie, de l'Espagne et même des autorités sanitaires de tutelle de Marseille.

    Le développement des communications maritimes par navires à vapeur, va rendre nécessaire la création de lazarets locaux, pour constituer un cordon sanitaire maritime sur les côtes d'Algérie. Leur implantation, surtout à Alger, prendra beaucoup de temps par suite des changements incessants dans la haute administration du pays et du manque de ressources financières.

    Bientôt sera également ressenti le besoin de réglementer le maquis des quarantaines imposées à la moindre alerte sanitaire, aux navires des puissances maritimes présentes en Méditerranée.

    Pendant ce temps, les épidémies successives de choléra morbus, ajoutées aux derniers cas isolés de peste et à la crainte de la fièvre jaune, vont faire s'imposer l'idée d'une réglementation internationale uniforme qui garantisse la santé publique sans entraver les besoins du commerce.

    Peu à peu émerge l'idée d'une convention sanitaire entre pays riverains, lesquels formeraient des commissions sanitaires dans leurs ports, de façon à arbitrer uniformément autour de la mare nostrum, les temps de quarantaines au mieux des intérêts conjoints du commerce et de la santé publique.

    Il nous a paru par ailleurs, utile de définir quelques termes récurrents pour permettre la compréhension des textes de ce temps:

    Sentine: la partie la plus basse de l'intérieur d'un navire où les eaux s'amassent et croupissent.
    Myriamètre: mesure itinéraire, qui vaut dix mille mètres. La lieue de poste valait 3898 mètres, le myriamètre environ deux lieues et demi. Le mot est incorrect. On devrait dire myriomètre.
    Lest: assemblage de morceaux de fer, de petits cailloux, ou de matières lourdes, qu'on entasse avec ordre jusqu'à une certaine hauteur dans le fond d'un navire, pour abaisser par leur pesanteur spécifique, le lieu du centre de gravité de ce navire chargé, et contribuer ainsi à augmenter la stabilité dont la forme de la carène peut le rendre susceptible.
    Sur son lest: se dit d'un navire qui est sans chargement.
    Drilles: nom de vieux chiffons de chanvre ou de lin qui servent à la fabrication du papier. Driller: ramasser de vieux chiffons ; l'étymologie en paraît celtique
    Raisonner: terme de marine. Accomplir les formalités de d'arrivée et de départ d'un port avec les autorités sanitaires de celui ci, c'est à dire selon les cas, présentation ou remise de la patente, examen sanitaire du bâtiment, de l'équipage, de la cargaison des passagers. Raisonner à la chaloupe, se dit d'un vaisseau, lorsqu'il est obligé de montrer ses passeports à la chaloupe qui vient les reconnaître, et de lui rendre compte de sa route. Cela se dit aussi, sur les fleuves, des bureaux de péage.
    Susceptible: terme de service sanitaire. Marchandises susceptibles, demi-susceptibles, non susceptibles, marchandises qui peuvent plus ou moins ou ne peuvent pas transmettre les maladies contagieuses. Les marchandises susceptibles concernent les tissus, chiffons, drilles et toutes celles de provenance animale, crins, os, peaux, cuirs etc ...
    Sereine: humidité fine, pénétrante, généralement peu abondante, qui tombe après le coucher du soleil, ordinairement pendant la saison chaude et sans qu'il y ait de nuages au ciel. Objets exposés à la sereine : objets contaminés exposés à l'aération dans un lazaret
    Patente: certificat de santé délivré dans les ports aux vaisseaux qui partent. Il en existe de 3 sortes:
    Patente nette: attestation légale qui constate qu'un bâtiment est sorti d'un pays où ne règne pas actuellement une maladie contagieuse.
    Patente suspecte : celle qui atteste qu'il est parti d'un pays où la santé publique est sujette à caution.
    Patente brute: celle qui atteste qu'il est parti d'un pays infecté. Se dit aussi d'une pièce déclarant la qualité ou la nature de marchandises.
    Quarantaine: séjour que les voyageurs, ainsi que les effets et marchandises qui arrivent d'un pays où règne une maladie contagieuse, sont obligés de faire dans un lazaret ou à bord des vaisseaux, avant de communiquer avec les habitants du pays ou du port où ils veulent entrer.
    La quarantaine rigoureuse est de quarante jours. Elle impose le débarquement des passagers, équipage, marchandises au lazaret provisoire ou définitif établi près du point d'arrivée au port. Le navire vide est amarré sur rade ou dans un port spécifique à ces manoeuvres.
    La quarantaine d'observation, est celle qui n'entraîne pas le déchargement mais une séquestration plus ou moins longue à bord sous observation médicale et par des gardes de anté.
    Lazaret: édifice isolé, établi dans certains ports de mer, et dans lequel séjournent, pour y être désinfectés, les hommes et tous les objets provenant de lieux où règne une maladie épidémique contagieuse, peste, typhus, fièvre jaune, choléra.
    Contumace: terme de marine. Au XIX° siècle, dans les ports de la Méditerranée, on donne à contumace le sens de quarantaine. Les marchandises contumaces sont celles soumises à quarantaine. Ce sens n'a rien à voir avec le terme de droit criminel: non-comparution d'un prévenu devant le tribunal où il est déféré.
    Demi lune: terme d'architecture militaire: ouvrage presque triangulaire, que l'on construit vis-à-vis les courtines, se composant de deux faces formant un angle saillant vers la campagne et de deux demi-gorges prises sur la contrescarpe de la place. Cet ouvrage de fortification qui couvre la courtine et les flancs des bastions adjacents, était autrefois en forme de demi-cercle et n'était destiné qu'à couvrir le débouché d'un pont ou d'une porte.
    Libre pratique: terme de marine. Liberté de communiquer avec un port ou une ville, accordée aux navigateurs qui, venus d'un pays suspect de maladies contagieuses, ont fait une quarantaine. On a refusé pratique à ce bâtiment. Recevoir, obtenir pratique. On dit de même : entrer en libre pratique ; être admis en libre pratique. Avoir pratique avec un bâtiment étranger, c'est être entré en relation avec ce bâtiment, après s'être fait reconnaître de lui pour ami.
    Stationnaire: se dit d'un petit bâtiment de guerre mouillé à l'entrée d'une rade, pour exercer une surveillance sur les bâtiments qui entrent et qui sortent.

    Nous examinerons successivement la mise en place sur les cotes d'Algérie de lazarets épisodiques puis permanents, et l'établissement du service sanitaire maritime et de sa législation. Puis l'évolution dans le temps des quarantaines imposées dans les ports étrangers de Méditerranée aux provenances d'Algérie est ensuite décrite. Un bref rappel historique par pays riverain rappelle le contexte politique de l'époque.

    > généralités sur les lazarets :
    les origines, la désinfection postale et humaine, la peste, la fièvre jaune et le choléra, les lazarets de France au XIX° siècle, la réponse internationale aux fléaux

    > la saga du lazaret d'Alger :
    l'installation au fort de Bab Azoun, le rapport Ségur du Peyron, le lazaret des marchandises à Alger, Bône et Oran, le lazaret pour quarantenaires à Alger, Bône, Oran, Bougie, la désinfection des chevaux, les propositions d'uniformisation des mesures sanitaires, l'affaire des blés d'Odessa, la route vers la construction du lazaret d'Alger, la Commission mixte, la réponse de Ségur, les délais de réalisation, l'équipement du lazaret d'Alger

    > l'historique de la législation sur le SSM :
    les principaux textes de lois, arrêtés et décrets

    > l'organisation des SSM :
    les balbutiements à Oran, la réglementation de 1845, l'application du décret de décembre 1850, la convention internationale de 1853, le décret impérial de 1854, la perception des droits sanitaires, l'organisation du SSM en Algérie, les nominations dans la province d'Oran, l'affaire du fort de Mers el Kébir, le logement des SSM à Alger, les frais d'installation

    > le commerce des drilles et chiffons :
    les retombées de la peste de Tripoli, le dépôt des drilles et le cabotage national, les exceptions d'importation, les projets de purification des drilles à l'arrivée en France, au départ d'Algérie, le projet d'usine de pâte à papier, la taxation des drilles d'Algérie, l'ordonnance de 1847 et ses suites

    > les Echelles du Levant et les Côtes de Barbarie :
    les définitions, le rappel historique de 1830 à 1860, les quarantaines des navires de ces provenances

    > la Régence de Tripoli :
    la peste de 1835, le régime sanitaire de 1847, celui de 1849

    > la Régence de Tunis et le Sultanat du Maroc :
    le conseil de santé de Tunis en 1835, les assouplissements de la quarantaine, les efforts du consul de Lagan, l'exemple du Maroc, la suppression des quarantaines de 1845,

    > l'Empire Austro Hongrois :
    rappel historique, Trieste, les quarantaines

    > le Royaume Uni, Gibraltar et Malte :
    rappel historique, l'affaire du Gorgon, le National Board of Health, Gibraltar et Malte, leurs quarantaines

    > les royaumes d'Espagne et du Portugal
    rappel historique, les relations avec l'Espagne et ses Iles, les difficultés d'application, le choléra au Portugal, la peste de Tripoli, la pseudo peste de Barcelone, la législation espagnole, les migrants vers l'Algérie, la petite vérole de 1846, le consul en Galice, la fièvre jaune à Porto

    > les royaumes de Piémont Sardaigne et de Naples et des 2 Siciles
    rappel historique, relations avec Naples et son lazaret, relations avec Cagliari et son lazaret, la convention franco sarde de 1851